Les circuits de proximité et l’agriculture urbaine étaient jusqu’il y a peu des mode de production et de distribution minoritaires, principalement développé autour des agglomérations, là où la clientèle est la plus développée et la plus demandeuse.

Part du Chiffre d'Affaires des exploitations réalisé en circuits courts par type de production.
Part du Chiffre d’Affaires des exploitations réalisé en circuits courts par type de production.

Quand on regarde la part du chiffre d’affaire généré par les circuits courts, on a le sentiment. Mais les grandes exploitations spécialisées sont le plus souvent absentes de ces circuits (elles alimentent de préférences les filières longues et les SYAM). Mais quand on regarde les volumes produits et consommés, la part des circuits courts reste minoritaire, de l’ordre de 3 à 6% des consommations sur les fruits et légumes par exemple (sources FranceAgriMer et Inrae).

Et la part de la production professionnelle urbaine dans l’approvisionnement des villes est anecdotique. (Ce n’est pas le cas de l’autoproduction en milieu urbain, en jardins privés ou partagés qui peut fournir 15% des besoins en fruits et légumes).

Les exploitations diversifiées en circuits locaux ne sont pas une aberration !

Un article de 2017 de Philippe Silberzahn, enseignant à l’EM Lyon, dénoncait les circuits locaux comme étant une hérésie économique : « le localisme est une aberration économique et écologique. Ignorer les principes de la division du travail, c’est s’exposer à de graves déconvenues. » 

Une tendance à l’encontre des dynamiques économiques

Selon lui, en relocalisant la production agricole pour commercialiser en circuits locaux, on va à rebours de la tendance globale à l’agrandissement, la spécialisation et l’amélioration de la compétitivité des exploitations. 

Consommer local serait donc une aberration :

  • pour les producteurs qui sortent d’une logique d’investissement, de spécialisation, d’économie d’échelle et de développement de marchés à plus longue distance. Dans son exemple, les agriculteurs d’Agen se mettent à produire des pommes et ceux de Caen des prunes, malgré des avantages comparatifs défavorables.
  • Les consommateurs payent les produits plus chers, car les rendements et la productivité sont moindres localement.
  • La société, l’économie du pays, qui baisse en compétitivité et en richesse par rapport au marché international.

C’est une vision intéressante et à contre-courant dans le monde des circuits courts. Elle pose de vraies questions sur nombre de projets utopistes, portés par des collectivités ou des entrepreneurs, qui pense réinventer une filière locale vertueuse sans réfléchir à sa viabilité économique dans notre monde. L’idée de recréer une agriculture et un marché de village fantasmé dans un monde merveilleux. Mais, force est de constater que ça ne marche pas souvent.

Une analyse qui ne tient pas compte des externalités

Pourtant quelques fondamentaux manquent à l’analyse :

  • Le sens : ces modes de production et de distribution de proximité se basent sur la relation humaine : c’est la proximité entre le producteur et le consommateur, base de la confiance dans le produit et dans les pratiques agricoles (Merle et Piotrowski, 2012). La crise que nous traversons montre que ce critère de sens intervient dans le choix des consommateurs de privilégier des producteurs locaux.
  • La qualité des produits : les échanges de marchandises à travers le monde sont pertinents économiquement (dans le monde avant crise au moins). Mais ils entraînent une baisse de qualité des produits qui sont sélectionnés pour leur résistance au stockage et au transport plus que pour leur goût et leur qualité nutritionnelle.
  • L’impact environnemental et territorial de la production : des régions entières sont spécialisées sur peu de produits, avec l’impact écologique et économique de l’on connaît : la destruction des écosystèmes, impacts sur la santé humaine ou la dévitalisation des campagnes.

La diversification est une gestion des risques

Philippe Silberzahn conclut son article en précisant « je ne connais rien à la culture de la pomme, les exemples sont donc fictifs et à but d’illustration seulement. » Et c’est là que c’est intéressant ! La production agricole est liée au vivant et donc soumise à de nombreux risques et aléas, bien plus que les activités industrielles. La littérature le montre bien.

La combinaison de plusieurs activités peut permettre d’atteindre un équilibre économique pour les fermes urbaines. Celles-ci sont soumises, à des degrés divers, aux risques naturels et économiques qui rendent l’activité agricole difficilement planifiable : risques climatiques, risques sanitaires, risques de marché, risques génétiques, risques technologiques, risques dans la qualité des intrants, etc. (Radulescu et al., 2011). Se rajoutent à ces risques les contraintes foncières, techniques, logistiques et salariales exacerbées en milieu urbain.

Les arbitrages entre marchés de volumes à faible marge et de détail à marge élevés sont un enjeu fort quand on produit des denrées périssables
Les arbitrages entre marchés de volumes à faible marge et de détail à marge élevés sont un enjeu fort quand on produit des denrées périssables

Dans leurs travaux, Gonzalez-Araya et al. (2015) montrent l’intérêt de combiner différentes variétés de pommiers sur une exploitation pour établir un plan de récolte qui limite les pertes, garantit la meilleure qualité et optimise l’emploi d’une main d’oeuvre rare.

Au-delà de ces diversifications liées à la production agricole, les producteurs peuvent diversifier leurs activités avec des activités non directement agricoles. Selon Agreste (2012), 26% des producteurs qui commercialisent en circuits courts ont une activité de diversification complémentaire, contre 8% pour les autres producteurs. Ces activités peuvent être très variées : transformation des produits, accueil à la ferme, pédagogie, etc.

Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier !

Quelle résilience pour ces fermes locales diversifiées

Cependant, l’approche de l’auteur cité est à considérer. Dans le monde actuel, les transports et l’énergie coûtent peu. Les producteurs en circuits courts sont confrontés à des volumes massifs de produits d’origine lointaine, produits par dans des exploitations spécialisées à des coûts défiants toute concurrence.

Au coeur de la crise du Covid, ce ne sont pas seulement les maraîchers diversifiés qui alimentent la France, mais aussi (surtout) les exploitations spécialisées qui réorientent leurs circuits de distribution.

Remise en question des modèles économiques avec la crise du Covid

De nombreuses fermes urbaines ne peuvent pas être viables avec la seule production. C’est souvent le trio gagnant production à forte valeur ajoutée / visites / évènementiel qui assure la viabilité du business model. La production cible souvent restaurants et épicieries fines pour dégager des marges élevées indispensables à rentabiliser une petite surface de production. Avec la crise du Covid, vous oubliez les visites et l’évènementiel, et les restaurants restent encore fermés. Des exemples au Canada montrent des pertes de 70% du CA depuis la fermeture des restaurants.

Les fermes ne peuvent pas s’arrêter du jour au lendemain. D’une part parce que nous sommes au coeur du printemps, c’est la saison où toute l’activité se lance pour l’année. D’autre part, parce que c’est la période de plus faible trésorerie dans la plupart des exploitations, avant les premières grosses récoltes et les premiers événements du printemps.

Réinventer le modèle

Les producteurs ont du se réinventer, réorienter, avec la livraison aux particuliers et aux magasins. Les circuits de distribution sont bouleversés. Les fermes urbaines vendent directement aux particuliers, parfois dans des boutiques éphémères mises à disposition par des collectivités (par exemple NU-Paris sur le toit du Parc des Expos de Paris). Les drives fermiers et les intermédiaires de logistique des circuits courts sont à plein régime.

Des horticulteurs vendant d’habitude aux professionnels se sont mis à la vente aux particuliers, avec plus ou moins de succès. La gestion des commandes est bien différentes et le panier moyen tellement plus faible ! La demande en plantes aromatiques et potagères est énorme chez les particuliers confinés, mais les marchés sont très inégaux : des commandes multipliés par 10 chez certains horticulteurs, quand d’autres doivent détruire la moitié de leur production.

Les fermes de micropousses sont un super exemple ! Je vois passer beaucoup de nouveaux projets de fermes urbaines basées sur les micropousses et les fleurs comestibles. Ces produits haut de gamme, à destination quasi exclusive des restaurants et traiteurs, ont le vent en poupe car très rémunérateurs sur de petites surfaces. Cette crise montre bien que ces marchés de niche sont intéressants, mais qu’il est dangereux de baser son business uniquement là dessus. Des fermes de micropousses que je connais sont aujourd’hui complètement à l’arrêt.

Les grandes exploitations spécialisés s’en sortent, selon filières

Les petites exploitations ne sont pas les seules à changer leur mode de distribution. Beaucoup d’exploitations spécialisées en fruits et légumes sont très sollicitées pour alimenter la grande distribution ou les magasins spécialisés. Ces exploitations sont structurées pour fournir en quantité grossistes et centrales d’achat.

Elles ont dù s’adapter à :

  • un changement de clientèle, avec une forte augmentation des demandes des enseignes de distribution en France
  • un changement de main d’oeuvre, car ces exploitations se basent souvent sur de la main d’oeuvre détachées d’autres pays de l’UE, qui n’était pas disponible du fait de la fermeture des frontières.
  • des difficultés d’anticipation : les cantines scolaires réouvriront-elles demain ? Les frontières se réouvriront-elles ? où se déplacera la consommation en fonction d’où les gens passent l’été ?

A l’inverse, des exploitations et des filières entières déjà précaires en tant normal, sont très affectées par la crise du Covid. C’est le cas par exemple des éleveurs bovins en filières longues. Leurs ventes ont fortement chuté. Ils sont aujourd’hui dépendant de filières d’engraissement et de commercialisation qui s’organisent à l’échelle européenne (engraissement en Italie, vente en Turquie, …) et sont atteints de plein fouet par la crise. Mais on n’en entend que très peu parler…

Trouver le juste milieu pour construire un projet robuste

La stratégie de diversification est fortement liée aux choix des débouchés commerciaux. En vente directe, les producteurs maraîchers sont souvent diversifiés pour attirer leurs clients par une gamme large. Diversifier la production peut aussi permettre de valoriser à bon prix des lots de produits en mêlant produits à forte valeur ajoutée et produits à faible valeur ajoutée.

Se diversifier, mais pas trop et pas trop vite !

Cette crise montre bien à quel point il est important, quand on démarre son projet agricole ou qu’on se diversifie, de définir le bon niveau de diversification et de préparer une montée en puissance progressive.

Que ce soit dans les appels à projets des collectivités ou dans les projets des futurs exploitants, je vois souvent une course à la diversification. Les projets agricoles font de la production avec de multiples techniques, de la transformation, une boutique, de la pédagogie, de l’évènementiel, de la logistique, de l’insertion, des prestations diverses. Si tout ça est complètement cohérent sur le tableur Excel du business plan, c’est très difficile à mettre en place et à combiner au démarrage. Car il y a toujours beaucoup d’aléas en agriculture !

D’où l’importance d’une montée en progressive. Définir d’abord les activités clés, le cœur du business, qui génère une trésorerie suffisante. Les activités annexes viendront se greffer bien assez vite !

Miser sur le soutien de la communauté de clients

Aujurd’hui, une des forces des exploitations locales en circuits courts, et encore plus des fermes urbaines, c’est le soutien de leur communauté de consommateurs. Nombre d’entre eux font vivre le projet dans le coeur de leurs sympathisants tout au long de l’année, avec photos, concours et implication via les réseaux. Ce lien fort est essentiel en période de crise pour inviter les consommateurs à suivre les réorientations du projet et à maintenir une activité.

L’alimentation est-elle une priorité, un droit essentiel. Les circuits courts incarnent ce lien fort des consommateurs à leur alimentation et à l’alimentation et aux bénéfices de l’agriculture diversifiée sur l’aménagement du territoire et l’amélioration du cadre de vie.

Références :

Marius Radulescu, Constanta Zoie Radulescu et Gheorghita Zbaganu : A portfolio theory approach to crop planning under environmental constraints. Annals of Operations Research, (2014):243–264, 2011.

Marcela C. Gonzalez-Araya, Wladimir E. Soto-Silva et Luis G. Acosta Espejo : Harvest Planning in Apple Orchards Using an Optimization Model. In Handbook of Operations Research in Agriculture and the Agri-Food Industry, page 469. International Series in Operations Research & Management Science, 2015.