On a longtemps confié aux acteurs privés (agriculteurs spécialisés 🚜, grande distribution, plateformes, marchés de gros, …) la gestion des flux de denrées alimentaires en France comme dans le monde.

Ça marchait très bien ! et ça marche encore très bien !

Les consommateurs trouvent les produits en quantité🌭 dans les magasins. Même en pleine pandémie.

L’objectif de nourrir le pays à bas prix est atteint.

Les nouvelles attentes (exigences ?) sociétales

Mais voilà que les filières agro-alimentaires commencent à être contestées : sécurité sanitaire, autonomie alimentaire, qualité des produits, relocalisation de l’agriculture, agriculture bio, bilan carbone…

Le sujet redevient politique, l’agriculture est un axe clé de la structuration du territoire et de la sécurité alimentaire des villes et des métropoles.

Et on voit aujourd’hui beaucoup de communication et d’argent investis sur 2 grands axes :

Organisation logistique de l’approvisionnement local
  • les Fermes Urbaines, qu’elles soient privées (une entreprise ou un asso cultive et développe des services) ou publiques (la collectivité investit et exploite la ferme)
Micro-Ferme alimentant un restaurant urbain (78)

La simultanéité du développement de ces deux approches interroge.

Par exemple, la ville de Caluire-et-Cuire (69) lance un projet de Ferme Urbaine Municipale sur 3 hectares, avec des activités diversifiées : production pour la cantine municipale, agroforesterie, pédagogie, compostage, etc.
Ce qui surprend dans ce cas, c’est la proximité immédiate de ce nouveau projet avec une zone maraîchère périurbaine de 100 ha, avec des acteurs agricoles qui commercialisent en filière longue. Ces deux mondes ne communiquent-ils pas ?

Comment concilier un projet concret local de quelques milliers de m² et un projet multi-acteurs de long terme de restructuration de l’alimentation d’une métropole ?


Ces programmes paraissent opposés, mais en y regardant de plus près, …pas si sûr !

Pour simplifier la lecture, les Fermes Urbaines (Municipales) seront des FU(M) dans la suite et les Projets Alimentaires Territoriaux des PAT.

PAT et FUM : mêmes objectifs mais échelles différentes

Quand on regarde les cahiers des charges et les objectifs des Fermes Urbaines, on retrouve pour ces petites unités de production, la même ambition que dans les PAT.

Issu de la présentation de la DRAAF AuRA pour la journée Relocalisation de l’alimentation du 02/07/21

Des objectifs multiples que les projets concrets, PAT comme FUM, doivent prioriser au fil de l’avancement pour ne pas se perdre. Il faut donc bien identifier les axes structurants pour chaque territoire, selon les acteurs impliqués.

Et l’implication des acteurs locaux est essentielle. Évitons de faire table rase du passé, de balayer les filières existantes, les méchants acteurs des filières longues (les grossistes, les agriculteurs spécialisés). Nous faisons partie d’un système alimentaire, dans lequel chacun des maillons s’adapte en permanence au contexte.

La dispersion des moyens et des ressources entre PAT et FUM

Mais alors, vous ne comprenez plus. Pourquoi, en tant que collectivité, dépenser tant d’argent et d’énergie, de mobiliser tant d’acteurs dans ces deux projets qui poursuivent les mêmes objectifs ?

Comment arbitrer entre l’ouverture au territoire, la reconnexion du PAT, et une vision parfois autarcique, autonomiste de la ferme urbaine ?
Entre le faire-ensemble d’un système alimentaire et le faire-en-premier de la ferme urbaine pré-électorale ?

La ferme urbaine incarne alors la facilité, le confort (malgré sa complexité technique et économique) d’une approche à ambition contrôlée, sur un terrain local connu, d’une dimension accessible, aisément communicable.

Face à ça, un PAT tentaculaire, sur un territoire aux limites floues, impliquant des acteurs invisibles (les métiers de l’ombre de la production, de la distribution, du transport) et parfois difficiles à mobiliser.

Les objectifs se retrouvent mélangés, la micro-ferme urbaine doit nourrir la cantine scolaire de la métropole et redynamiser l’emploi local par l’insertion. Les énergies et les moyens financiers sont dispersés dans les différents COPIL et COTEC des PAT et des FU.

Mais cette double stratégie n’est peut-être pas une si mauvaise idée.

Combiner FU et PAT pour la nécessaire réappropriation de sujets complexes

S’il te plait, dessine moi une ferme urbaine ?

Demandez donc à votre neveu de 3 ans ou à votre charmante grand-mère de vous dessiner un projet alimentaire territorial. Pas évident !

Enchaînez avec la définition de ce qu’est le « local » : limites du département ? 10 km ? 20 km ? 50 km ?

Rajoutez maintenant l’ensemble des législations à respecter pour les appels d’offre d’approvisionnement des cantines scolaires, les contraintes logistiques et les bassins de production, et vous avez les ingrédients d’un PAT incompréhensible pour le commun des mortels.

Image Wikipedia

Reprenons l’exercice et demandez maintenant à votre neveu de dessiner une ferme urbaine ou à votre grand-mère de vous parler de la ferme de sa jeunesse.

Ô ravissement, les yeux pétillent, les langues se délient, des images naissent et un univers commun se crée autour de la ferme urbaine ! C’est simple à imaginer, c’est concret.

Le circuit court est (d’abord) relationnel

Le PAT est abstrait. C’est de la mise en place de filières, de l’organisation de flux de produits, d’informations et d’argent sur des territoires pour relocaliser l’alimentation.

Or, le circuit court, c’est de la relation. Le circuit court rend concret la relation au producteur et au territoire. Les circuits locaux ou de proximité mettent plus en avant la distance géographique entre la production et la consommation.
Mais cette définition peut être subjective : la localité se définit-elle dans un rayon de 25 km, de 100 km, de 200 km, à l’échelle d’une région, d’un pays ? La proximité est-elle la même pour tous les produits ?

La proximité peut être vue sur le plan humain : c’est la proximité entre le producteur et le consommateur, base de la confiance dans le produit et dans les pratiques agricoles (Merle et Piotrowski, 2012).

On le voit dans une étude récente du CRETAU (Montréal), les noms des fermes urbaines et péri-urbaines et de les produits font souvent référence à la localisation : le nom de la ville, du territoire, d’un quartier. Il faut créer du lien, de la proximité pour justifier le changement.

Les Fermes Urbaines, premières pierres des PAT

On l’a montré dans le projet SYAM, les systèmes alimentaires durables et locaux se mettent en place sur du temps long. Moins par de l’optimisation du transport que par la qualité des échanges et des relations entre les acteurs impliqués.

Des projets aussi ambitieux que les PAT ont besoin d’un ancrage concret qui créée l’engouement, qui est un vecteur de test, de sensibilisation. La ferme urbaine peut jouer ce rôle d’ancrage local, de lieu de formation, d’engagement citoyen et politique. C’est un terrain idéal pour comprendre l’approvisionnement local, les contraintes agricoles, et engager les acteurs locaux à reprendre la main, agir sur ces filières à leur échelle.

La Ferme Urbaine peut alors être conçue comme un prototype de PAT.

Et enfin, se donner le temps !

Pour conclure, je pense qu’il faut se laisser du temps !

On juge souvent la réussite sur le très court terme dans une société de l’immédiateté.

Les filières que l’on connaît sont issues de décennies d’essais-erreurs, d’ajustements, d’optimisations. Combien d’entreprises des filières ont disparu dans ce processus ? Combien se sont réinventées ?

Laissons à ces nouveaux projets, PAT comme fermes urbaines, le temps de se construire, de connaître des échecs, de fermer des portes et de trouver la voie qui correspond à un territoire et à ses acteurs.

Quelques lectures pour poursuivre !