Est-on obligé d’avoir des grands-parents agriculteurs pour faire de l’agriculture urbaine ?

Les grands-parents agriculteurs, c’est le lien héréditaire qui donne de la légitimité aux agriculteurs urbains. Pour les moins chanceux « je suis petit-fils ou petite-fille d’agriculteur », pour les plus chanceux « je suis fils ou fille d’agriculteur ». Cette filiation renforce le storytelling de l’agriculture urbaine, en ancrant l’image du paysan qui vient aider la ville à se verdir, à retrouver le « bon sens paysan » et le rythme des saisons.

Personnellement, j’ai toujours été surpris par cette approche. Je n’ai rien contre le fait que des gens aient des grands-parents agriculteurs, c’est assez fréquent et tout à fait acceptable. Mais le fait que ce soit un axe fort de communication, mis en avant par les entrepreneurs, et accentué par les médias, m’étonne.

Moi aussi, mes grands-parents étaient paysans. Et quand je leur ai dit que je voulais être agriculteur (ou pire paysan), ils ont cherché à me raisonner et me remettre dans le droit chemin. Issus de familles de paysans pauvres, ils ont tout fait pour quitter l’agriculture et trouver du travail en tant qu’employé de bureau, secrétaire, femme de ménage, … L’agriculture ne leur a pas forcément laissé de bons souvenirs et voir leur petit-fils se passionner pour le sujet était pour eux comme une régression sociale (ça va mieux maintenant !).

Quelle filiation ?

Avoir des grands-parents agriculteurs ne signifie pas qu’on s’y connait en agriculture, qu’on sait conduire un tracteur ou qu’on a appris avec eux des techniques de culture très durables. Nos grands-parents ont été les premiers clients des engrais de synthèse, des produits phytosanitaires, de la mécanisation de l’agriculture. Nombre d’entre eux ont vécu la transition d’une petite agriculture familiale autosuffisante à une agriculture productiviste dopée aux intrants importés.

Ceux qui sont restés paysans ont vu leurs frères et sœurs, puis leurs enfants parti vers des emplois urbains, vers une autre vie, une autre civilisation. Leurs enfants et petits-enfants sont revenus à la ferme pendant les vacances, revivre une ambiance agricole rêvée, loin du quotidien et des obligations de la ville. Mais sans vivre la vie agricole et ses contraintes toute l’année.

Mais peut-être les petits-enfants, avant de devenir agriculteurs urbains, ont donné un coup de main à la ferme familiale, peut-être ont-ils trait les vaches tous les été, fait les foins, ramassés les patates, appris la mécanique tracteur avec leurs aïeux. Et ça, je trouve que c’est intéressant dans l’histoire – le storytelling– du projet agri-urbain !

Privilégier le vécu

Je trouve le vécu plus intéressant que le seul lien de parenté. Qu’est-ce que j’ai vécu dans la ferme de mes grands-parents ? Qu’est-ce qui m’a marqué ? Qu’est-ce que je cherche à retrouver dans mon projet d’agriculture urbaine : le goût d’une tomate, le parfum du foin, le paysage agricole, l’esprit collectif des travaux agricoles, … C’est à travers des émotions simples et universelles qu’on emmènent le public (les futurs clients) dans l’aventure.

Je me souviens d’une intervention de Mohamed Hage, le fondateur des Fermes Lufa au Canada. Il parlait des kilomètres qu’il faisait à vélo, enfant, pour aller cueillir des herbes qui poussaient en forêt pour que sa grand-mère puisse les cuisiner. Il parlait du goût et de l’odeur de ces plantes, de son excitation d’enfant pour cette mission à vélo. Et naturellement, on le croit et on le suit quand il nous explique qu’il construit des fermes sur les toits de Montréal pour retrouver l’expérience de ces herbes fraîches et savoureuses et les partager avec le plus grand nombre !



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